La partie la plus difficile du chant diphonique n'est pas celle que vous croyez

Vous avez regardé le tutoriel. Vous avez placé votre langue. Vous avez tenu le bourdon.

Et rien.

Ou presque rien, un vague changement de timbre, quelque chose qui ressemble peut-être à un harmonique, mais vous n’en êtes pas sûr. Vous recommencez. Vous ajustez. Vous forcez un peu plus. Toujours ce doute.

Si vous vous reconnaissez, je vous rassure : vous n’êtes ni sourd, ni malchanceux, ni incompatible avec le chant diphonique. Vous êtes en train de buter sur un obstacle que personne ne vous a nommé.

Ce que les tutoriels font bien

Soyons justes. Les bons tutoriels enseignent des choses précieuses : stabiliser le bourdon, positionner la langue, doser le souffle, passer de ou à i en cherchant le sifflement. J’en propose un moi-même dans mon guide en trois étapes. Ces instructions marchent, beaucoup de gens trouvent leur premier harmonique grâce à elles.

Mais un nombre significatif de personnes restent bloquées malgré une technique apparemment correcte. Sur un spectrogramme, on verrait peut-être déjà un harmonique commencer à se détacher.

Sauf qu’elles ne le savent pas. Parce qu’elles ne l’entendent pas.

L'obstacle invisible

Après des années d’enseignement, je suis arrivé à une conviction qui structure désormais ma pédagogie : la partie la plus difficile du chant diphonique n’est pas la production du son. C’est l’interprétation de ce qu’on entend.

La technique compte, elle compte énormément. Apprendre à sculpter son conduit vocal avec finesse est indispensable, et j’y consacrerai un article entier. Mais aujourd’hui, je veux parler de ce qui résiste le plus longtemps et que personne ne vous explique.

Le jeu de formes vocaliques

Vous connaissez ces jouets d’enfants, les boîtes à formes ? Un cube percé de trous découpés : un rond, un carré, un triangle. L’enfant prend un bloc, cherche le trou correspondant, pousse. Le cercle passe dans le cercle. Satisfaction.

Je crois que notre cerveau fait exactement la même chose avec les sons de la voix.

Depuis la petite enfance, nous avons creusé dans notre perception des « trous » en forme de voyelles. Un « trou » pour ou. Un « trou » pour a. Un « trou » pour i. Chaque fois que la résonance de la voix change, parce que la bouche s’ouvre ou que la langue bouge, notre cerveau lit ce changement comme un changement de voyelle. C’est rapide, efficace, et extraordinairement utile : c’est grâce à ce mécanisme que nous comprenons la parole en temps réel, dans le bruit, avec des accents différents.

Or en chant diphonique, vous changez la résonance pour une tout autre raison : pour concentrer l’énergie de votre voix sur un harmonique précis, jusqu’à ce qu’il devienne audible au-dessus du bourdon.

Le problème, c’est que votre cerveau ne le sait pas. Il fait ce qu’il a toujours fait : il confond un ajustement de résonance avec cette étiquette linguistique (ce terme, si vous voulez) qu’on appelle « une voyelle ». Et tant qu’il lit des voyelles, il ne perçoit pas le timbre, la résonance,…l’harmonique qui émerge.

Ce n'est pas qu'une image

Le phénomène que je viens de décrire porte un nom en science cognitive.

En 1957, Alvin Liberman a découvert la perception catégorielle : quand des sons de notre language varient le long d’un continuum, on a tendance à percevoir un saut abrupt d’une catégorie phonétique à l’autre et non pas un glissement continu. D’un « trou » à l’autre, sans transition. Les différences entre voyelles sont amplifiées. Les différences au sein d’une même catégorie phonétique sont comprimées, presque effacées.

En 1991, Patricia Kuhl a montré que le prototype de chaque voyelle fonctionne comme un aimant perceptif : il attire les sons voisins vers lui. L’espace perceptif est littéralement déformé, comprimé autour des prototypes. Le « trou » ne se contente pas d’accueillir les formes. Il les aspire.

Et voici le détail le plus éclairant : les nourrissons naissent capables de discriminer tous les contrastes phonétiques de toutes les langues. Puis, dès l’âge de six mois, leur perception se reconfigure pour ne retenir que les catégories phonétiques de la langue maternelle (Kuhl et al., 1992). Les « trous » de ce « jeu de formes » se creusent. Les autres distinctions s’effacent.

Nous gagnons une efficacité linguistique extraordinaire, et nous payons ce gain par une perte de sensibilité à tout ce qui ne « sert » pas notre langue.

Mon propre expérience

Je suis grec. J’ai commencé à parler français à 26 ans (bonjour, ça va, oui et non… Et oui, le chemin fut long). Plus de vingt ans après, mon accent est toujours là.

En grec, nous avons 5 sons vocaliques. En français, il y en a 16. Le u de « lune », le eu de « veux », la différence entre le é de « été » et le è de « lait », après deux décennies de vie quotidienne en français, ces sons me résistent encore. Pas toujours, pas partout, mais suffisamment pour que mon accent « du Sud », comme on me le dit poliment, ne trompe personne.

Ce qui est fascinant, c’est que ma bouche (langue, voile du palais, lèvres…) sait les produire. Si vous me demandez de me balader sur le triangle vocalique, de glisser entre toutes les résonances possibles, grec, français, anglais ou autre, je peux le faire sans difficulté (plutôt même avec plaisir). Mon conduit vocal n’a aucun problème.

Mais dès que je parle, mes habitudes grecques (les phonèmes de ma langue maternelle) reprennent le dessus. Le cerveau gauche (celui qui gère le langage) n’a pas le temps de détailler le timbre. Il classe, comprime, arrondit. Vingt ans n’y changent presque rien. C’est exactement ce que décrivent Liberman et Kuhl : les « trous » creusés, dans ce « jeu de formes vocaliques », dans  l’enfance résistent remarquablement au temps.

Le chant diphonique pose le même défi, en plus radical encore. Quand vous passez de ou à i, votre cerveau lit une séquence de voyelles, d’un « trou vocalique » à l’autre. Mais l’harmonique qui émerge grâce à vos ajustements de résonance n’a pas de « trou » à lui. Alors il est avalé par la voyelle la plus proche. Et vous ne le percevez pas.

La bascule

Il y a un moment, dans l’apprentissage, où quelque chose change.

Ce n’est pas un changement technique. La langue n’a pas bougé. Le souffle est le même. Mais soudain, l’harmonique est là, clair, évident, indiscutable. Comme une image qui sort d’un stéréogramme.

Les élèves qui vivent ce moment le décrivent souvent de la même manière : « Ah mais oui ! Il était là depuis le début ! »

L’oreille a cessé de lire la résonance comme un label de voyelle, et a commencé à percevoir ce que cette résonance faisait réellement : amplifier un harmonique. Même son, mêmes cordes vocales et bouche…, même souffle. Mais l’attention a changé.

Ce qui est remarquable, et une étude à laquelle a participé Wolfgang Saus l’a montré, c’est que le chant diphonique active principalement l’hémisphère droit du cerveau. Pas l’hémisphère gauche, celui qui gère le langage et ses composantes. L’hémisphère droit, celui de la perception musicale, du timbre et de l’espace sonore. La bascule perceptive dont je parle est peut-être, littéralement, un changement d’hémisphère.

Un exercice pour commencer

Chantez un « ah » tenu, grave et confortable, la mâchoire relâchée, la bouche ouverte, sans effort, sans pousser.

Approchez maintenant lentement une main vers vos lèvres. Sans bouger la mâchoire, les lèvres ni la langue, laissez simplement votre main réduire l’ouverture de la bouche jusqu’à ne laisser qu’un tout petit passage pour la voix… puis rouvrez-la doucement. Fermez lentement… ouvrez… refermez.

La voyelle va s’assombrir, se creuser, glisser vers « oh », puis presque vers « ou », sans que vous fassiez ce que vous faites habituellement pour y parvenir (sans bouger votre langue, vos lèvres, votre mâchoire…). Vos formants descendent, et les cavités de résonance se réorganisent selon un chemin que votre corps ne reconnaît pas.

Il se peut que le son devienne « étrange » (ou « alien » comme il dirait Tom Burke) venu d’une autre planète, grâce à ce nouveau chemin que vous venez d’emprunter, sans la séquence habituelle d’intentions musculaires. L’oreille, privée de ses repères, peut alors entendre la voyelle comme un événement plutôt que comme un terme linguistique.

Si, après cette expérience, rien ne vous semble particulièrement intéressant, c’est aussi une information. Réessayez dans un jour ou deux. La voix se révèle souvent plus facilement lorsque l’esprit ne la cherche pas directement.

Ce que ça change

Quand on comprend que la difficulté première est perceptive, l’apprentissage change de nature. On cesse de chercher la bonne position et on commence à chercher le bon état d’écoute.

Bien sûr, l’écoute seule ne suffit pas. Apprendre à sculpter son conduit vocal est l’autre versant indispensable de la maîtrise. L’écoute vous dit vous êtes ; la sculpture vous permet d’aller ailleurs. Les deux avancent ensemble. Un cercle vertueux.

L’écoute déverrouille la porte. Sans elle, vous sculptez à l’aveugle. Avec elle, chaque micro-ajustement devient audible, significatif, guidé.

La technique viendra. L’écoute la guidera.

Si vous voulez expérimenter plutôt que lire, venez essayer lors d’un stage ou d’un cours en ligne. La meilleure façon de comprendre l’écoute, c’est encore d’écouter.

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