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Le triangle vocalique revisité

Édition N29 - Octobre 2022
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Afin d’optimiser la résonance de sa propre voix, un travail sur l’écoute des harmoniques se révèle souvent efficace. Iannis Psallidakos en sait quelque chose, lui qui s’est spécialisé en chant diphonique. Il nous propose ici de revisiter le fameux « triangle vocalique », un outil précieux pour montrer aux élèves la position articulatoire de chaque voyelle.

Ma découverte du français et de ses voyelles

J’ai commencé à parler français à l’âge de 28 ans.Je viens d’un beau pays, la Grèce, berceau, comme on le dit souvent en France, de la démocratie, du théâtre, des épopées, de la philosophie, de la géométrie, de la physique, des arts et des sciences. La langue grecque a sensiblement évolué depuis Platon, Pythagore, Aristote et Épicure ; ce qui distingue le plus le grec moderne du grec ancien c’est la prononciation et la prosodie. Autrement dit, c’est sa musique, sa rythmique et ses timbres qui ont le plus changé au fil de ces quelques 25 derniers siècles. En grec moderne nous utilisons 5 sons vocaliques : [a], [e], [i], [o], [u]. Se retrouver à devoir prononcer les 15 voyelles du français (11 voyelles orales + 4 voyelles nasales) me semblait tout bonnement impossible ! J’avoue que le grec, sa grammaire et sa syntaxe ne sont pas faciles pour un étranger, mais la prononciation du français est un exercice minutieux qui exige du courage et un énorme travail articulatoire.

Je ne me plains pas, bien au contraire, et suis vraiment reconnaissant d’avoir rencontré cette langue si riche et singulière ! Le français m’a donné accès à des expériences inestimables. Sa prononciation m’a permis d’affiner mon écoute, de prendre conscience de mes articulations, de mes timbres vocaux et de mes résonances. Aujourd’hui je ne parle toujours pas le français comme un natif « hexagonal » ; malgré mes études vocales, mon métier de professeur de chant et de technique vocale, mon accent en reste le témoin. La voix, ses timbres et ses voyelles sont un mystère : plus je le creuse, plus il m’ensorcèle.

Le chant diphonique et ses timbres

Je me souviens encore de la première fois que j’ai entendu ces sons purs : les fréquences harmoniques. Assis en tailleur, nous chantions des voyelles quand tout à coup, une autre « voix » a fait son apparition au milieu de notre cercle. Cette expérience m’a ouvert des horizons que je ne pouvais pas imaginer auparavant. Il y a eu un avant et un après le chant diphonique qui est rentré dans ma vie et ne peut plus en sortir.

Grâce à cette pratique, j’ai pu affiner mon écoute, et pas seulement l’audition, j’ai pu comprendre mieux la nature de la voix, de ses registres et de ses résonances, me connecter avec le cœur du son et de ses vibrations. Le chant diphonique est une discipline très exigeante : elle nécessite la maîtrise des 3 premiers formants de la voix.

Pour renforcer la présence et la qualité du bourdon dans le son que l’on émet, on utilise le premier formant ; pour amplifier la zone des fréquences responsable de la mélodie « harmonique » et spectrale, on crée un cluster avec les 2ème et 3èmeformants, et ensuite nous modulons sa hauteur pour dessiner notre mélodie « diphonique ».

C’est certainement grâce au chant diphonique que j’ai mieux compris le français, et grâce au français que j’ai mieux compris cette manière si envoûtante de chanter. En complément des expérimentations dans ce domaine, j’ai souvent recours au triangle vocalique.

Le triangle vocalique

Le triangle – ou trapèze – vocalique, est une représentation graphique des caractéristiques articulatoires des voyelles matérialisées acoustiquement par leurs formants respectifs.

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La première représentation du triangle vocalique est due au médecin allemand Christoph Friedrich Hellwag (1754-1835) dans son « De formationeloquelae » (1781). Le triangle vocalique, en nous donnant des informations relatives à la hauteur des deux premiers formants, peut aider à l’articulation des voyelles d’une langue donnée.

Ce schéma permet de classer les voyelles selon deux axes :

  • Horizontalement, axe du 2èmeformant, correspondant à la profondeur du point d’articulation : degré d’antériorité/postériorité de la voyelle.
  • Verticalement : axe du 1erformant qui figure le degré d’aperture de la voyelle.
Un triangle inadéquat ?

Mes études et expériences en technique vocale m’ont offert des pistes d’exploration infinies et des questions qui ne cessent de me nourrir. Ma pratique diphonique et plus précisément mon grand intérêt pour la transmission de cet art, m’ont amené à utiliser le triangle vocalique avec mes élèves, pour le travail de la résonance. Les limites de cet outil n’ont pas tardé à se présenter et je me suis très tôt mis en recherche pour trouver (ou créer) d’autres schémas plus parlants.

Voici, aujourd’hui, les questions que je me pose concernant ce fameux outil ; est-il adéquat pour :

  • Expliquer la réalité vocale et le rôle de nos articulateurs ?
  • Nous aider à comprendre que le conduit vocal n’est pas un assemblage de cavités de résonance, séparées, au long du tractus vocal (comme le modèle de Helmholtz nous laisse imaginer) ?
  • Nous aider à comprendre que les formants ne se situent pas dans la gorge, dans la bouche ou entre les lèvres, mais qu’ils résonnent tout au long du conduit vocal ?
  • Expliquer l’articulation vocalique et ses nombreuses voies alternatives pour le même résultat sonore ?
  • Prendre en compte la « migration des voyelles » lors de la modulation de la fréquence fondamentale ?

Enfin, peut-on toujours se fier à ce modèle pour aider à la compréhension de la nature résonantielle de la voix ? Deux siècles et demi après son apparition, et après de beaux progrès dans les sciences vocales et acoustiques, le temps est peut-être venu de laisser place à des outils qui parviennent mieux à démontrer cette réalité phonatoire.

La théorie des perturbations

On pourrait parler pendant des heures de la résonance et de ses diverses théories qui essaient d’expliquer sa nature et son comportement.J’ai choisi de présenter succinctement la théorie des perturbations, car elle peut offrir des bases solides pour la recherche. Cette théorie décrit l’influence des mouvements articulatoires sur les fréquences résonantielles du conduit vocal  (Chiba &Kajiyama (1941; The Vowel, its Nature and Structure; reprinted in 1958 by the Phonetic Society of Japan) et Fant (1960; The Acoustic Theory of Speech Production; the Hague, Mouton).

Pour chaque zone de résonance, il existe une onde stationnaire entre la glotte et les lèvres, illustrée dans le schéma ci-dessous pour les quatre premiers formants vocaliques. Chaque onde stationnaire est caractérisée par des nœuds N, où l’amplitude de la vibration est nulle, et des ventres V où elle est maximale.

noeuds ventres

Les nœuds et les ventres restent à peu près aux mêmes endroits d’une voyelle à l’autre. Plus les formants montent en fréquence, plus les nœuds et les ventres se rapprochent et plus il devient difficile de les viser et de les sélectionner. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous pouvons très facilement moduler la hauteur des formants 2 et 3, mais il nous est quasiment impossible de maîtriser la hauteur fréquentielle du formant du chanteur, cluster des 4ème et 5ème formants, voire plus.

Mais comment pouvons-nous changer la hauteur d’un formant ? Avec nos articulateurs (langue, lèvres, mâchoires, voile du palais, pharynx, etc.) nous pouvons moduler la fréquence d’un formant en rétrécissant ou en élargissant le conduit vocal au niveau des nœuds ou des ventres. Le rétrécissement du conduit vocal à un ventre fait baisser la fréquence du formant. Le rétrécissement à un nœud augmente la fréquence de ce formant ; et vice-versa pour l’élargissement du conduit.

Même le larynx et sa position joue un rôle dans l’articulation des voyelles : par exemple sa hauteur dans le conduit vocal peut venir équilibrer l’allongement du conduit provoqué par l’arrondi des lèvres lors de l’émission du son « ou ». Tous ces gestes sont en jeu pendant la phonation. Chaque geste (rétrécissement ou élargissement) influence plusieurs formants ; chaque formant peut être modulé par des gestes différents.

Un schéma « perturbé »

J’ai choisi de nommer ce schéma « perturbé », car il est inspiré de la théorie des perturbations que nous avons vu ci-dessus. Quand j’ai découvert cette autre proposition, le triangle vocalique ne m’a plus semblé aussi idéal. Mais si ses indices articulatoires et formantiques ne me satisfaisaient plus, quel autre schéma pourrait refléter ce que j’avais compris jusqu’ici ? Un schéma qui :

  • Pourrait aider à comprendre les liens et interactions entre les voyelles et les formants
  • Indiquerait les gestes à réaliser dans notre conduit vocal : constrictions et élargissements pour chaque nœud ou ventre des ondes stationnaires et ce, pour chaque voyelle.
  • Démontrerait la présence simultanée de deux premiers formants tout au long du conduit vocal.

Ce schéma vous est proposé ci-dessous ; les grands cercles correspondent aux endroits d’élargissement du conduit vocal et les petits cercles noirs aux endroits rétrécis.
Ce schéma prend en compte les deux formants responsables de l’identification des voyelles (orange pour F1 et vert pour F2), ainsi que les nœuds et les ventres de leurs ondes.
La couleur jaune indique des gestes alternatifs pour atteindre le même (ou quasi le même) résultat vocalique.

schema perturbe complet
Pour conclure … provisoirement

Le triangle vocalique est un outil effectivement riche. Oui, comme il l’indique, le son [u] exige une langue plus reculée que pour un [i] ; et oui, pour le son [a], nous devons ouvrir la bouche davantage. Néanmoins le modèle théorique sur lequel il est basé ne peut plus être en accord avec la réalité physique et résonantielle telle qu’on la connaît aujourd’hui. Quant à la théorie des perturbations, elle nous donne les éléments pour comprendre le comportement de nos résonances en lien avec la forme complexe de notre conduit vocal.

Le schéma que je vous ai proposé ci-dessus essaie d’intégrer toutes ces informations relatives à la formation des voyelles, tout en gardant un aspect simple pour une lecture et une transmission facilitée. Je ne peux pas savoir si le pari est gagné, si vous allez trouver cet outil intéressant, si au moins il fera émerger des questions et ouvrira un dialogue pédagogique. Je l’espère !

Une chose est certaine, indépendamment du destin de ce schéma, je suis convaincu que l’essai en valait la peine. Grâce à ce voyage, je me sens plus riche ; je me sens mieux équipé pour continuer mes aventures sur ce beau chemin de la science vocale.

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